Article rédigé par Mathieu Fichot, sur le site https://esport1.fr/ (média d'information dédié à l'eSport)

 


Notre petit monde est en train de muter. C’est une évidence. Avec l’arrivée de grands acteurs et de capitaux financiers importants, de plus en plus de monde est en train de s’y mettre. L’esport fait recette (du moins dans une certaine mesure). Et pour accompagner cette mutation du marché, certaines écoles et instituts de formation ont donc voulu se lancer sur le créneau. “Enseigner l’esport”, des mots qui font rêver. Mais en quoi ça consiste, au juste ?

 

L’esport est un univers vaste centré sur la compétition de jeux vidéo. Et pour que ça tourne, de nombreux métiers ont émergé, du joueur professionnel au caster en passant par le gestionnaire de talents. Bien souvent autodidactes, les acteurs du milieu ont fait émerger d’un joyeux désordre, un monde avec ses codes. Plus qu’une simple pratique vidéoludique, c’est aujourd’hui un écosystème qui génère de l’argent. Certains s’imaginent donc qu’en recevant un “enseignement esport” on va pouvoir se faire une place dans le milieu. En réalité, c’est beaucoup plus compliqué et nous allons voir pourquoi.

Sur les bancs de l’école

 

Déjà, s’il est besoin de le rappeler, devenir joueur pro n’est pas à la portée de tout le monde. Donc à moins que vous soyez vraiment talentueux ou que vous travailliez d’arrache pied, il vous sera très difficile voire impossible d’accéder à ce statut. Et c’est OK, arriver au top niveau sur un jeu n’est pas à la portée de tout le monde et demande un investissement que tout le monde n’est pas prêt à fournir. Rien de grave à cela.

 

Fort heureusement, il existe tout un tas de métiers connexes dans différents domaines pour quiconque souhaite s’investir dans le milieu, comme la communication ou le management. Mais a-t-on forcément besoin de recevoir une formation en esport pour cela ? Non. Il suffit comprendre le milieu et ses rouages et d’y adapter ce que l’on connaît déjà. Et justement, pour bien en comprendre le fonctionnement, il est intéressant pour les acteurs non-endémiques d’être formés afin de pouvoir s’y intégrer. Mais quelle forme doit prendre cet enseignement ?

 

Pour certains, l’esport peut être vu comme une matière que l’on enseigne comme les mathématiques ou l’anglais. Mais quand on observe avec attention, on voit bien que le sujet est bien plus complexe. Pour d’autres, il requiert un enseignement spécifique et justifie l’ouverture d’une filière consacrée. Mais le milieu tel qu’on le connaît est peut-être encore un peu jeune pour créer un corpus d’enseignement basé dessus.

 

La solution est peut-être alors à mi-chemin. On peut imaginer par exemple l’intégration de plusieurs matières e-sport (Histoire, business, management…) en tant qu’options pour créer des ponts et permettre aux élèves de faire un premier pas dans le milieu. Libre à eux de le développer de leur côté s’ils le souhaitent.

On enseigne quoi ?

 

Cette année, en tant qu’intervenant pour AMOS (école de commerce orientée sport business), on m’a demandé d’enseigner l’esport. Vaste sujet. Généralement, les filières esport et gaming proposées par les écoles attirent des personnes connaissant déjà le milieu. Il n’est donc pas toujours nécessaire de revenir sur des bases communes et déjà acquises par les élèves. Mais qu’en est-il des autres (comme pour mes élèves) ? Et comment faire prendre conscience à des étudiants très tournés vers la pratique du sport que l’esport peut requérir de nombreuses habiletés physiques et que, sur de nombreux points, il est similaire à la pratique compétitive de haut niveau ?

 

Mon approche, auprès de mes élèves a été de dresser un panorama, aussi fidèle que possible, de l’univers esport et de les inviter à se projeter dans ce panorama. En les écoutant, j’ai pu constater leur méconnaissance des jeux esport et leur réflexe naturel de se raccrocher à ce qu’ils connaissent. Pour eux, l’esport c’est avant tout FIFA et qui pourrait les contredire quand les grands clubs sportifs d’Europe investissent surtout sur ce jeu ?

 

Ce fut à moi d’essayer de déconstruire leurs croyances, de leur présenter les chiffres, les LANs, Twitch et les grands jeux du moment. Mais il n’est pas certain que tous puissent être intéressés par ce milieu qui, certes, grandit, mais reste un marché de niche qui parlera surtout à des personnes déjà curieuses de cet univers ou en tout cas ayant déjà la fibre gamer.

 

De plus, il n’est pas forcément aisé de dresser en quelques heures un spectre complet d’un écosystème aussi varié. Et, si la tendance se prolonge, il faudra harmoniser la profession et l’enseignement. Il n’existe pas de syllabus actuel sur lequel se baser pour des professeurs souhaitant “enseigner l’esport” comme il pourrait y en avoir pour d’autres matières. Pas de matériel de référence, ni de supports de cours que des professeurs peuvent s’échanger. Tout est donc à construire.

 

Alors peut-on enseigner l’esport ? Oui, mais probablement pas sur un schéma classique tel qu’on le conçoit actuellement. Il ne s’agit pas non plus de se dire qu’il suffit de jouer à des jeux esport pour connaître ou comprendre le marché. Il faut s’y intéresser, comprendre les tendances et arriver à avoir une vue d’ensemble. Le travail associatif est également un bon moyen d’acquérir une première expérience et se rendre compte des réalités du terrain.

 

Il faut toutefois prendre en compte un point important. L’éducation et les formations proposées dans les écoles ne cessent d’évoluer pour correspondre toujours plus aux besoins du marché de l’emploi. Mais dans un univers saturé et où l’entrepreneuriat semble être la seule alternative, n’est-il pas inutile voire dangereux de “former à l’esport” ? C’est une question importante à se poser. Parce que si le milieu fait rêver sur le papier, nombreux sont ceux à être encore bénévoles ou auto-entrepreneurs par défaut.

 

La bonne volonté est là malgré tout et il est très probable que dans les quelques prochaines années, le marché de l’esport atteigne un seuil de maturité tel que travailler dans l’esport ne soit plus “payé en passion” pour la plupart mais propose enfin de vrais salaires. Le bénévolat, lui, ne disparaîtra probablement pas, il est toujours présent sur des grands événements musicaux comme le Hellfest qui brasse pourtant bien plus d’argent qu’une Gamers Assembly. On peut toutefois espérer que de vrais postes qualifiés seront payés décemment. D’ici-là, l’offre de formation pour les métiers de l’esport aura probablement gagné en maturité et l’on aura alors une vue bien plus claire du secteur.


Merci à Mathieu de nous avoir permis de diffuser son article ici.
Retrouvez cet article sur son support de diffusion original à l'adresse suivante : https://esport1.fr/peut-vraiment-enseigner-lesport/   -  24 juin 2017